Vendre des concerts classiques

7 novembre 2008 | Vie musicale | 8 Commentaires | Par Pierre-Arnaud

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Les loups d’Hélène Grimaud, la crête de Nigel Kennedy, les mimiques de Lang Lang, etc, l’image de la musique classique change peu à peu, plus cool, moins coincée. Volonté de démocratisation ou simple outil marketing?

En tous cas, de Diapason à Voici il n’y a plus qu’un pas… L’artiste libre de ses choix a bel et bien disparu sous le rouleau compresseur du marketing. Rallier un public non habitué pour trouver une nouvelle ouverture est bien dans l’idée de nos dirigeants à nous, les artistes. Dans notre société d’image, l’important n’est plus le contenu mais bien le contenant. Dans leur course à la part de marché les labels ne misent plus sur une qualité d’interprétation ou la qualité d’un artiste en devenir mais sur son physique, et son talent , mais son talent à la comédie.

Envoyer Anna Netrebko dans un jeu télévisé très prisé s’appelle un succès selon Deutsche Grammophon, car la chef du marketing international et de la promotion fait remarquer que dans les deux mois suivants la diffusion de l’émission 70 000 disques se sont vendus (dixit le Figaro). Mais est-ce vraiment la place d’Anna Netrebko?

On nous vend maintenant le joli minoi d’Hélène Grimaud, la jeunesse éternelle de Joshua Bell, la crête de Nigel Kennedy en lieu et place de leur talent. Arièle Butaux, productrice à France Musique, a déclaré: “A talent égal, ironise-t-elle, une jolie fille aux yeux bleus primera sur une mocheté aux cheveux gras.” ainsi que, et là c’est carrément énorme: “Et ce qui est certain, c’est qu’au XXIe siècle, Clara Haskil n’aurait pas fait carrière !”. Je rajouterais donc qu’à talent supérieur, la petite boulotte moche n’a aucune chance de carrière, car invendable.

Dans notre monde parfait, le diktat du box-office a pris la place de la réflexion musicale. Il est primordial de vendre des disques plutôt que de construire une pensée. L’époque où la maison de disque pariait sur un artiste et le laissait se développer quinze ou vingt ans est bel et bien révolue. Il faut des stars, à tout prix. Un jeune pianiste entre sur le marché, et doit déjà tout connaître du répertoire. On lui fait croire qu’il en a la capacité, il n’en résulte que des problèmes physiques dûs au surmenage.

On a plus le temps d’attendre aujourd’hui. Tout va vite plus vite, toujours plus vite, mais vers où? Ce qui faisait le prix des choses, l’attente, n’est maintenant plus de mise. Construire et développer un répertoire prend du temps, enfin si on veut le faire bien, mais personne ne veut plus attendre. “Il devient difficile de réfléchir au sens d’une musique quand règne la course aux contrats et aux avions. Mais peut-être ne peut-on plus mêler le style de vie actuel avec le rythme intérieur de la musique sérieuse.” disait Rostropovitch. Mais qui se moque encore de savoir si la musique à un sens? Qui se moque de comprendre la musique? Sûrement pas la grande majorité des professionnels de mon métier, qui eux n’y voient qu’un vulgaire produit capable de leur apporter gloire et fortune.

Le grand souci de beaucoup de mes confrères est de trouver le programme qui fera se remplir les salles, même si il manque de cohérence, de veiller à une communication les mettant bien en valeur, et bien sûr que le cachet est assez élevé pour aller jouer. Un nouvel esprit s’est développé, celui que l’art est une grande entreprise, et que comme toute entreprise elle doit s’adapter au client. J’ose aujourd’hui espérer que tout n’est pas perdu et que l’art n’est pas une entreprise, car dans le cas contraire, l’art est mort.

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8 Commentaires à “ Vendre des concerts classiques ”

  1. Avatar

    Marc Says:

    Bonjour,

    oui, on peut acheter un disque d’Hélène Grimaud pour la belle jaquette ou la page centrale :)) bien sûr c’est un résultat du marketing. Le charisme (ou séduction au sens large) a toujours été nécessaire aux artistes pour avoir du succès, au final c’est indissociable du talent pur qui ne suffit pas car beaucoup ont du talent, tellement…qu’à une époque où l’image est reine, c’est elle qui décide peut être in fine…

    Après dire que les stars ne sont recrutées que sur leur look c’est un peu dur, le dernier disque de la belle hélène est tout de même très étonnant, c’est du Bach plutôt vertigineux…
    Disons que pour se faire aimer des foules il faut souvent trancher, cela peut être par le look de top model, de bad boy mais aussi de brute hirsute comme richter (un jeu sensible de la part d’un tel physique cela étonne et séduit aussi) ou aussi le moine Dûchable qui fait des trilles en tournant autour de son tabouret…

    Pour être star il faut se démarquer des autres…forcément…et ce n’est pas toujours par le talent…

  2. Avatar

    Pierre-Arnaud Says:

    Je vous approuve, j’ai certainement été un peu trop direct dans mes propos.

    Je suis bien conscient que le capital séduction est important, mais ceci ne devrait-il pas rester en second plan? Dans certains cas, on se demande si être pianiste ne serait pas l’outil de séduction tellement le reste prime. Certains finissent par aimer un personnage pour ses activités extra-musicales, et de là donnent une légitimité à l’artiste.

  3. Avatar

    Marc Says:

    En fait je me suis également interrogé sur les causes du succès d’un artiste ou d’un autre à notre époque. Mais sans me cantonner au registre classique (rien que le mot est détestable), si on parle en volume, en chiffre d’affaire pur, qu’est-ce qui fait en 2008 qu’un artiste va faire du chiffre…
    Le public bien sûr (c’est lui qui paye) mais surtout les médias (ce sont eux qui montre le chemin vers ce qu’il doit payer).
    La petite Lorie fait beaucoup plus de chiffre d’affaire qu’Hélène Grimaud rien que sur la France. Et Britney Spears encore plus au niveau mondial.
    Et quelque part on se dit que ce n’est pas juste…
    Pourquoi Britney Spears est plus écoutée sur terre que JS Bach (on doit pas être loin de la vérité) ?
    Certainement pour une question d’étiquette et de communication qui n’a pas de rapport avec la beauté ou le talent. C’est comme ça.
    Une autre question que je me pose souvent. Pourquoi compose-t-on de la musique, pourquoi se fait-on interprète. Il n’est pas impossible que ce soit pour satisfaire son ego dans certains cas.
    Je me demande parfois si l’artiste ultime n’est pas celui qui donne aux autres dans la plus stricte humilité à savoir dans l’anonymat le plus complet.
    Une des rares choses que je trouve potentiellement positive dans notre époque c’est la liaison internet qui peut permettre à certains artistes de rester virtuels et accessibles à tous dans une totale gratuité…
    Aujourd’hui je pense que c’est la réponse au marketing et artistes formatés (de talent ou pas).
    La seule réponse à la machine commerciale qui nivelle souvent l’art par le bas c’est le don artistique, l’investissement gratuit.
    Cela pose des problèmes matériels non négligeables pour les artistes mais en réalité les systèmes de souscription et de mécénat fonctionnent bien et depuis toujours.
    Le vrai talent ne se vend pas, il se récompense… Enfin…c’est autant une question qu’une affirmation :)

    Marc

  4. Avatar

    Pierre-Arnaud Says:

    Dans le fond, je suis d’accord avec vous. Mais en restant très terre à terre, pour beaucoup d’entre nous, il est très difficile de faire face au quotidien, et cela nuit au travail. Les investissements à réaliser, et ce seulement pour continuer à travailler sont élevés. L’achat d’un bon piano est de l’ordre d’une belle voiture de luxe par exemple. Je ne suis pas certain qu’une souscription via internet permettent ce genre de levée de fonds. Concernant le mécénat, les mécènes privés ont laissé place au mécénat d’entreprise avec encore une fois ses plans marketing, sa communication… J’aimerais bien que la souscription et le mécénat puissent régler la question financière mais je n’y crois pas beaucoup.

    Quant à l’ego, je conseille à ceux qui souhaitent satisfaire le leur de trouver un moyen plus simple, car je les préviens ici: c’est un métier où on a jamais la certitude de rien, où il faut se remettre constamment en question, et surtout être capable d’accepter la critique.

  5. Avatar

    Marc Says:

    Oui, ce n’est pas simple car certains (tous ?) arts nécessitent des études longues et coûteuses et des moyens de travail importants.
    Le mécénat fonctionne avec de la communication et du marketing, nous sommes d’accord mais ce que je voulais dire c’est que pour permettre d’apprécier un artiste pour son talent pur, il faut le dématérialiser, pour aller à l’extrême je dirais que si un artiste joue sous l’anonymat le plus complet, on ne jugera pas sa performance par rapport à son physique ou sa manière de vivre en dehors de son art, on jugera par nos seules oreilles, c’est la seule solution à mes yeux pour être parfaitement juste mais en parlant d’ego je me demandais combien d’artiste continuerais à s’investir pour donner de la musique de façon anonyme c’est à dire en acceptant que l’histoire ne retiendra jamais leur nom et qu’ils ne pourront jamais accéder au statut de star. Leur seul retour seraient les applaudissements du public à la fin d’un concert ou des chiffres de vente de disque (car l’anonymat ou le travail sous pseudonyme n’est pas incompatible avec une rétribution)
    Cette notion de pseudonyme, d’anonymat, de dématérialisation colle particulièrement bien à la culture internet actuelle.
    C’est une alternative pour ne pas se laisser aveugler (par le superbe regard d’hélène grimaud ? :))

    Marc

  6. Avatar

    Pierre-Arnaud Says:

    Tout cela reste de la théorie et est difficilement applicable dans la réalité…

    A vous de vous extraire et d’ouvrir vos oreilles pour ne pas vous laisser berner par d’autres paramètres.

  7. La muse affiliée · Vendre des concerts classiques: vendre du rêve? Says:

    [...] Jusqu’où doivent céder les artistes classiques face à l’envahissement implacable de la sacro-sainte image pour mieux se faire connaître? Peut-on encore, en 2008, reconnaître un artiste à son seul talent? Pierre-Arnaud Dablemont se pose la question ici. [...]

  8. Avatar

    Marc Says:

    A cela “A vous de vous extraire et d’ouvrir vos oreilles pour ne pas vous laisser berner par d’autres paramètres.” je répond que c’est également de la théorie et difficilement applicable, d’ailleurs je crois que ça n’a jamais vraiment existé.
    Les réputations se construisent sur une somme de facteur puis précèdent les prestations pour en influencer (consciemment ou pas) le jugement, c’est humain.
    Si je prend l’exemple d’Horowitz, une des plus grandes stars de ce siècle, les fausses notes n’étaient pas toujours absentes de ses prestations studio ou concert mais…c’est une immense star dont je suis d’ailleurs un admirateur ce qui peut paraître paradoxal mais je suis incapable de dire si la fascination qu’il exerce est due à son talent pur ou à sa réputation…
    On peut adhérer à la personnalité d’un artiste, par exemple un pianiste qui a un peu bu avant de jouer et qui va mettre 1 notes sur 10 à côté tout simplement parcequ’on est ému par sa fragilité et ses faiblesses, je dirais même que plus on en sait sur l’artiste, le compositeur, le contexte d’écriture de l’oeuvre etc. plus on a des chances d’être humainement touché par cette musique…La surmédiatisation n’est donc pas forcément complètement néfaste.
    Mais dans l’absolu je suis d’accord avec vous, cela a de quoi agacer, moi même j’ai pu avoir des pensées négatives en voyant des pubs d’andré rieu :))))

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